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14 avril 2010 3 14 /04 /avril /2010 21:22

Via Crucis. Cloôtre des BillettesIl arrive que l’histoire des hommes se mette, parfois,  à balbutier.

 

A se reproduire.

 

Il en va de même avec l’histoire … de l’art.

 

A Paris, la chronique médiévale nous relate qu’à l’emplacement où s’érige aujourd’hui le Cloître des Billettes se dressait vers  1290,  la célèbre maison du Juif Jonathas.

 

Un singulier foyer dans lequel une histoire raconte que son propriétaire aurait profané une hostie consacrée en la jetant dans une marmite bouillante et la poignardant ensuite.

 

La légende nous raconte que ce fut à ce moment précis que  l’objet  eucharistique se mit alors, au plus grand effroi de l’auteur de cette initiative,  abondamment à saigner.

 

Ce sacrilège, parvenu aux oreilles du roi, valut au malheureux profanateur d’être, sur ordonnance royale, condamné à trépasser après avoir été préalablement : « brûlé tout vif »…

 

Ses biens furent ainsi confisqués tandis que son propre domicile, l’endroit même « ou Dieu fut bouilli », devient très vite, en cette fin de ce très pieux et néanmoins crédule XIIIème siècle,  un lieu de pèlerinage considérable.

 

Subséquemment, depuis Philippe le Bel, ce lieu étrange n’a eu de cesse de se métamorphoser.

 

Tour à tour communauté religieuse, cimetière, église luthérienne et école laïque,  cet emplacement, tel que nous le connaissons aujourd’hui, connut au fil des siècles, de nombreux ajustements,  restaurations et autres aménagements ininterrompus.

 

Pour les restaurations on retiendra les deux dernières : celle survenue à la fin du XIXème siècle et qui sauva le Cloître de sa dévastation et la dernière en date survenue à la fin du XXème siècle et mue par la Ville de Paris qui, séduite par les petites dimensions et la simplicité de cet étonnant espace architectural,  voulut faire, de cet endroit chargé d’histoire,  un haut lieu culturel incontournable pour la capitale.

 

cloitre des billettes Paris. Via Crucis

Aujourd’hui, renouant quasiment avec l’ancienne légende d’eucharistie malmenée, l’actuelle direction artistique de cet endroit inouï, siège de tant de transmutations  et qui expérimenta au fil du temps tellement de brutalités, de solitudes, d’abandons, mais également aussi énormément  de spiritualité, a souhaité accueillir du :17 au 30 avril courant, la singulière peintre parisienne :  Geneviève Elliot Moretto et sa non moins surprenante rétrospective de peintures et d’écrits au titre si évocateur : Via Crucis.

 

Des poignantes installations qui ont pu bénéficier d’une mise en espace subtile et d’une coordination technique experte orchestrées par  la galerie franco-américaine : BE-Espace (*) et de son non moins innovant promoteur : Brian Elliott Rowe.

 

Dans ce chemin de croix décliné au féminin et en parfaite adéquation avec l’excentricité des lieux qui accueillent ses travaux, Geneviève Elliot Moretto présente une structure méthodologique à la fois sensuelle, violente et solitaire.

Trois éléments qui définissent l’état de l’homme – et de la femme – moderne.

 

Une méditation iconographique dans laquelle l’individu, tel un animal, serait à la merci d’un monde sans Déité.  Sans relâche poussé  dans les affres de son indigente condition humaine, de vivre perpétuellement dans la douleur, la peur et la mortification.

 

L’œuvre que Geneviève Elliot Moretto nous présente dans cette très personnelle exposition parisienne, présente identiquement l’interrogation d’une femme dont l’âme se réfléchit dans un corps intériorisé, brisé et déformé dans l’épreuve.

 

Une expérience vécue comme une malédiction et qui fait palpiter ses œuvres dans d’authentiques  fibrillations existentielles.

 

Scandé par le rythme de chaque « station » distincte, le "corpus"  féminin torturé trouve ici une grandeur sublimée par l’ascèse.

 

Une recherche spasmodique du salut codifiée et rendue possible grâce aux effets troublants de la virtuosité picturale de l’artiste et de l’alliance inaccoutumée des matières usitées.

 

Une sorte de circonspection ophtalmologique où la vision, identiquement à un scalpel chirurgical, viendrait se poser sur un monde renversé.

 

Au « négatif » en quelque sorte.

 

Une société aperçue comme un théâtre et qui se trouverait au milieu même de l’expérience existentielle de chaque protagoniste.

 

Un lieu aussi qui, contaminé par les souvenirs d’obscurs outrages, seconderaient  toutes les tempêtes émotionnelles favorisant la résurgence indispensable des limites intérieurees et distinctes de la grandeur artistique.

 

Tous ces sujets se mêlent et se découplent. Ici ils sont contigus de la manipulation. Une crucifixion exclusivement exprimée par la sensibilité féminine de l’artiste et qui nous étonne.

 

Qui nous interpelle aussi.

 

Des processus graduels expliquant la chute spirituelle de ses défis et représentés par une vingtaine de formats entoilés et en bois où les différentes matières organiques convergent entre elles d'abord,  pour se disjoigner ensuite.

Ces travaux étonnants nous montrent irrémédiablement le rapport qui se tisse entre l’ambiguïté de l’intrigue figurative et la résurgence d’une spiritualité inexprimable.

 

Des crucifixions réalisées sous haute tension et exprimées comme des études panoramiques de la condition humaine en général et, plus encore,  en distinctif, de la situation féminine qu’ici  nous captive.

 

Dans l’œuvre de Geneviève Elliot-Moretto les nuances chromatiques apparaissent cohérentes.

 

Elles favorisent  l’expression de ces figures qui semblent sculptées comme s’il s’agissait de solutions figuratives irrévérencieuses mais qui interpellent pourtant et puissamment nos avertisseurs émotionnels.

 

Il n’y a pas, ou il n’y a plus de pitié dans cette « passion » au féminin exposée au Cloître des Billettes de Paris.

Guère de compassion dans ces crucifixions.

 

Pas de place, enfin,  pour le sentiment car, perpétuellement les conflagrations et les haines ont émaillé l’histoire de notre déicide  civilisation.

 

Via Crucis Station 0101

Une société humaine conçue comme un trust et qui nous montre sans relais à quel point la vie est inopérante en matière de sentiments.  De douceur.

 

Les installations de Geneviève Elliot-Moretto sont considérées comme un déni de cheminer passivement dans notre humaine condition agrémentée exclusivement d’horreurs et d’angoisses.

 

Ces formats déforment et martèlent l’image parfaite de l’homme.

 

Ils s’évertuent nonobstant de mieux évoquer la femme et ses exigences inécoutables.

 

La toile comme une cage où le corps féminin apparaî dans des bleutés et des blancs diaphanes comme de la porcelaine.

 

Fragile.

 

Les mains sont serrées, entravées percées par des épines, par les fers, les clous.

 

Les chairs lacérées, ou encore prises dans d’effrayantes  torsions.

 

Convulsées par l’épreuve qu’elles endurent.

 

Épisodiquement on aperçoit  des bouches.

 

Pas incertain qu’elles laissent s’échapper des cris qui évoquent ceux de Munch.

 

Ou alors la sourde douleur intériorisée par les portraits de Schiele.

 

La Via Crucis de Geneviève Elliot-Moretto offre un spectacle qui cultive le mythe, sombre et obscur, d’une sienne sensibilité de femme d’abord, et d’artiste ensuite.

 

Une sensibilité violemment versée dans ses œuvres et peuplée par les représentations du drame premier.

 

Naître d’abord, expirer ensuite, périr enfin.

 

Avec un sourd et vague serment intérieur qui espèrerait - illusoirement ? - d’une profitable métempsycose ultérieure…

 

Une régénération  en somme, qui ne serait rien d’autre que l’équilibre enfin recouvré entre le désespoir et l’énergie débordante de vivre.

 

D'exister semblablement à la disposition  que nous apercevons dans les travaux de l’artiste ici énoncés et évoluant sans cesse entre le tangible et le rêve.

 

L’expression d’un salut ultime qui nous attendrait, quelque part, dans le changement.

 

Tous ces éléments, toutes ces médiations, s’avèrent si spécifiques de la démarche esthétique de Geneviève Elliot-Moretto.

 

Toutes ces  voies elle les emprunte si résolument, si opiniâtrement.  

 

Des exécutions qui nous font tant méditer à des artistes comme Jackson Pollock, à Jean-Michel Basquiat ou encore Francis Bacon.

 

Des œuvres en somme où les anecdotes côtoieraient les légendes.

___________________

 

(*) Galerie BE ESPACE

International Contemporary Art

57, rue Amelot – 75011 Paris

www.galerie-be-espace.com

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Published by Sisyphe - dans Art & Culture
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