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28 mars 2012 3 28 /03 /mars /2012 17:54

Marsay_cover.jpgIsabelle Marsay n’est pas une auteure qui sait. C’est une femme qui cherche. Une mère, une femme, qui interroge les imposantes « figures » de la littérature enlisées dans les accointances de la thématique de la parentalité.

Dans son roman (mais en est-il un, vraiment ?), Isabelle Marsay nous propose une approche buissonnante et buissonnière de ce promoteur des Lumières que fut Jean-Jacques Rousseau. Il s’était pourtant démontré si peu lumineux en matière d’obligations parentales.

La romancière nous propose de sillonner ce roman construit avec  l’alternance d’extraits de l’œuvre du philosophe, avec son style narratif haut en couleurs, si distinctif. Un objet littéraire où s’articulent sa volonté puissante de transmettre et sa détermination d’informer et de distraire à la fois.

Isabelle Marsay préempte ce roman avec un  goût formulé pour l’anecdote et pour la représentation, sécrétant des portraits et des paysages qui interpellent et qui démembrent notre conscience.

L’histoire de l’humanité est intimement liée, dans notre société, au rôle de la parentalité et à l’image du père. Cette histoire sociétale s’est perpétuée et façonnée en subissant, depuis des siècles, les nombreux soubresauts de nos traditions éducatives. Aujourd’hui, tout comme hier, nous mesurons à quel point exister en tant que père ne va pas toujours de soi.

Voilà pourquoi « Le Fils de Jean-Jacques : ou la faute à Rousseau » se rapproche si bien de la réalité historique et sociale du XVIIIe siècle et, rétrospectivement,  il nous éclaire aussi  sur la représentation du père aujourd’hui : sa fonction, ses obligations, ses responsabilités …

L’œuvre d’Isabelle Marsay comporte aussi des successions et des temps considérablement divers.

Le récit littéraire tout d’abord. Un ouvrage qui dépeint le destin d’un jeune enfant, abandonné par son père et confié à l’assistance publique, au milieu du XVIIIe. De la fortune ou du hasard qui ont occasionné sa survie dans une société française en pleine mutation.

A partir de cette intention de départ,  Isabelle Marsay  va dépeindre  avec un réalisme à la fois poignant, singulier et très documenté,  le décor de toute  une époque. 

Baignant dans une « lumière naturelle »,  ses scènes nous apparaissent d’une véridicité incontestablement cinématographique. Des images confèrent à ce roman une esthétique inévitablement sombre et inédite. Une iconographie en portraits profonds, si ressemblants aux colorations des « peintures » de genre de l’époque.

Nous côtoyons les pastorales forestières que compose Boucher ; nous fréquentons ensuite les logis modestes de Chardin, sans oublier - bien sûr - de contempler les « drames domestiques » d’un Greuze …

Une inspiration esthétique qui nous provient directement des peintures de Watteau et de Gainsborough…

Le lecteur se trouve ainsi implanté dans l’halètement et dans l’intimité de ces portraits très achevés qu’Isabelle Marsay a créé selon sa représentation, si adroitement renseignée, d’un XVIIIe foisonnant et cruel. Un monde féodal où la monarchie vit ses dernières heures, ébranlée par une société en tumulte et agitée par des contestations sociales aux exhalaisons révolutionnaires.  

Car pour la romancière la littérature doit avoir l’air réaliste, puisque son intention est de nous faire croire à l’histoire qu’elle narre.

La représentation et son esthétisme ensuite. Nous ressentons, tout au long de ce  «Le Fils de Jean-Jacques », à quel point l’œuvre confère de la puissance aux paysages, aux villes et aux campagnes Picardes : Ailly-sur-Noye, Conty, Amiens ...

Isabelle Marsay nous émeut et nous enflamme, par la grâce et l’élégance de son écriture, aux apparences de peinture écrite, voire filmée.

Le récit hante des horizons d’écritures dont les lieux, internes ou externes,  nous apparaissent comme illuminés à la bougie, tremblants et hésitants dans ces éclats ambrés et diaphanes à la fois. Fragile aussi, similaire au sort qui semble accabler et contusionner l’existence même du jeune protagoniste du roman : Baptiste. Il y a du Barry Lindon dans « Le Fils de Jean-Jacques ».

Une esthétique mélodieuse et inspirée par les complaintes lyriques des virtuoses tels que Couperin ou Rameau. Partout la littérature ici, fait corps avec les arts.

Puis l’histoire de la société. La vie misérable des enfants des orphelinats de l’époque, leurs conditions indigentes de survie nous confondent et nous émeuvent tant l’infortune de ces gosses était étendue. Car dans cette France du XVIIIe siècle, semblablement à la vie même de Jean-Jacques Rousseau, l’existence des plus misérables semble faite d’improbabilités, de quête d’indépendance, de fêlures diffuses et même … d’instabilités.

De l’abandon de ses cinq fils à l’hospice des Enfants Trouvés de Paris, Isabelle Marsay nous relate avec une grande tempérance et sans jugement aucun, les pusillanimités du philosophe. Postures qui ont alors encouragé les indignations  et les exaspérations de ses contemporains : Diderot et Voltaire, en tête. Ils proférèrent à l’encontre de l’immense auteur du « Contrat Social » ou de « l’Emile ou de l’Education », des vives critiques qui le contraignirent  à écrire ses autobiographies pour se disculper ou pour démentir ses veuleries.  

Que penser alors de cette représentation Rousseauiste de la bonne « nature », susceptible de contribuer au bien-être des individus ?

Les idées particulières de Rousseau et la manière dont il entend les mettre en pratique, grâce à son plan général et les détails qu'il nous en livre dans l'Emile, ont été sujets à critique, et le sont toujours.  

Et pour cause. Rousseau n'a pas écrit son Emile afin de voir germer l’idée de l’école pour tous. Il ne songe pas aux écoles. Il ne s'adresse pas au peuple.

Car Emile est un enfant riche, noble, orphelin, confié à un gouverneur qui s'attache à lui depuis sa naissance, jusqu'à son mariage. Il le tient retiré à la campagne, sans livres, sans enseignement, sans maîtres, ni camarades. C’est une condition inexécutable, artificielle, qui ne correspond à rien de connu et qui, surtout, n’a rien d’attrayant pour un enfant.

Une sorte de Robinson Crusoé de l'éducation qui doit se former en dehors des conditions coutumières. Qui doit reconquérir ou plutôt engendrer par lui-même, tout ce qu'a produit - par accumulation - la tradition des siècles durant : les sciences, la morale, la religion…

Comment rester indifférents ou ne pas s’indigner lorsque nous approchons les recommandations de Rousseau, dans ses réflexions troublantes et modérément innovantes, corrélatives à une éducation s’adossant sur la conservation des aptitudes spontanées - ou naturelles - de l’enfant.

Rousseau est-il seulement conscient qu’exclure ainsi tout jeune de la société équivaut, semblablement à l’abandon dans les orphelinats d’alors,  à le vouer aux gémonies d’une consomption  certaine ?

Les grands fondements de la philosophie rousseauiste s’arrêtent là où l’homme se révèle faillible. Voire infect.

Isabelle Marsay nous livre ici, un texte qui nous apostrophe,  qui nous cabosse l’âme et nous déforme la conscience.  

Le Contrat Social - et l’idée du monde qui mènerait au triomphe le concept de la liberté et de l’égalité entre les êtres - nous dépeint, en filigrane, un philosophe narcissique et assoiffé de reconnaissance, s’engageant  dans les dénégations, dans l’injustice et l’inégalité.

Et si Rousseau, sous ses airs de théoricien de la citoyenneté « naturelle », n’était finalement qu’un hâbleur, un escroc et un frimeur ?

Et si  l’humanisation pythagoricienne contre laquelle Rousseau  s’insurge - car méfiant  des arts, de la musique, des sciences et de la philosophie - n’était qu’une vaste filouterie à l’image de son âme dysharmonique, indolente, lâche, pusillanime et veule ?

Le roman d’Isabelle Marsay nous donne finalement le goût de plonger dans nos classiques, afin de remettre les « rêveries » à leur juste place.

Elle nous invite à lire ou à relire l’œuvre de Hobbes, Locke, Voltaire, Diderot, d’Alembert, Rameau autant que Kant …

A bon entendeur …

Ici la romancière a réussi l’immense pari d’avoir imperceptiblement « corrigé » l’image majestueuse de  Rousseau en cette année toute vouée aux hagiographies enthousiastes amarrées  au 300e anniversaire de la naissance du philosophe.

Un roman donc que je ne saurai que ardemment conseiller à tout enseignant approchant, en classe,  le paradoxe Rousseau ; ainsi qu’à tout travailleur social.

Une œuvre qu’il faudrait impérieusement, aussi, mettre entre les mains de tout aspirant à la paternité afin de lui rappeler les devoirs, les obligations,  les tâches, les prescriptions, les principes, les lois et autres charges qui doivent l’accompagner dans ce périple, afin que cela ne se transforme en un naufrage.  

Faute de quoi, aujourd’hui comme hier, les signalements à la DDASS s’avèreront nécessaires.

Et vous pouvez bien compter sur moi pour « balancer » tout géniteur infâme.

N’est ce pas Jean-Jacques ?

 

Isabelle Marsay : « Le Fils de Jean-Jacques : ou la faute à Rousseau »

Ginkgo Editeur  -  15 €

ISBN : 978-2-84679-202-8

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Published by Sisyphe - dans Voix Libre
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commentaires

AZ 13/04/2012 23:54

Cher Sisyphe, apparemment le corps enseignant n'a pas de secret pour vous !

Sisyphe 16/04/2012 09:57



Bonjour AZ, merci pour votre sympathique commentaire. Sachez en effet qu’il y a des « organismes » surreprésentés dans mes accointances. Bien agréable et riche proximité, en effet …