Blog d'un Directeur des Affaires Culturelles consacré aux problématiques de la mise en oeuvre de l'action culturelle territoriale.
Lorsqu’on pénètre ou l’on plonge dans le cadre hors du commun qu’est le milieu carcéral, on découvre, même si ce n’est que pour un bref instant, une réalité dans laquelle, pour tenir, les normes de notre capacité d’adaptation doivent se conformer, avant tout, aux puissantes contraintes liées à la sécurité.
Une expérience qui change à jamais le regard que l’on va porter sur le monde familier qu’est le notre. Un monde accoutumé aux acquis fondamentaux du "vivre-libre" dans la société.
Cela agrée aussi un aperçu, doublé d'un apprentissage, de ce monde carcéral qui pulvérise notre conscience confrontée, ne serait-ce que sommairement, à la représentation de la souffrance et à cet étendu sentiment d’exclusion que vivent bon nombre de nos semblables écroués.
Façonner une démarche culturelle dans un environnement si peu favorable à l’éclosion de l’esthétique et de l’intelligence créatrice : a-t-il un sens ?
Plus que partout ailleurs, dans le milieu pénitencier la « chose culturelle » n’est jamais quelque chose d’anodin.
Pour avoir pu disposer exceptionnellement du privilège de voir « cheminer » une visée culturelle dans ce lourd contexte d’enfermement, j’ai pu me rendre compte à quel point, en ces lieux, la médiation culturelle doit bénéficier d’une préparation et d’un accompagnement en amont très rigoureux.
Exprimer la culture en prison, c’est parler aussi d’un ensemble de situations et de réalités avant tout humaines et qui s’évertuent à évoluer anonymement, aux rebords des droits, des acquis et des prérogatives dont nous bénéficions.
Mais plus qu’en parler, il faut aller voir sur place comment ça se passe et surtout de quelle manière l’action culturelle est pensée, façonnée et mise en œuvre par des remarquables - et encore trop rares - professionnels de l’art et de la culture qui initient souvent avec des moyens dérisoires, un travail titanesque capable d'accomplir des projets débordants d’espoir et de dignité, là où la plupart des personnes détenues, paraissent avoir renoncé à toute capacité manifeste d’exprimer des besoins culturels ou artistiques.
Et pour cause ...
Il faut dire qu’en matière de médiation culturelle, rares sont encore les expériences conduites en milieu carcéral.
Les deux ministères concernés : la Justice et la Culture ont œuvré, jusqu'à présent : « à minima » pour inciter et pour généraliser l’accès à la culture dans les prisons de l’hexagone.
Cependant la situation semble aujourd'hui, timidement, se transformer.
Les principes de l’action culturelle en milieu pénitentiaire ont été définis par un premier protocole d’accord signé le 26 janvier 1986 entre le Ministère de la Culture et de la Communication et le Ministère de la Justice.
Un effort d’initier une politique commune visant essentiellement l’essor quatre objectifs principaux :
Le 15 janvier 1990, un second protocole entre ces deux ministères vint à affirmer quatre principes de fonctionnement :
Le 30 mars 2009 un troisième protocole interministériel est venu prolonger les portées de ceux de 1985 et de 1990.
Deux circulaires furent ensuite élaborées conjointement par les deux ministères précisant les objectifs et les modalités d’application pour le fonctionnement des bibliothèques et le développement des pratiques de lecture dans les établissement pénitentiaires (14 décembre 1992), et pour la mise en œuvre de programmes culturels destinés aux personnes placées sous main de justice (30 mars 1995).
Egalement, le Ministère de la Culture et de la Communication ont consolidé cette politique à travers la signature de la Charte des missions de service public pour le spectacle (22 octobre 1998), la circulaire relative aux pratiques artistiques des amateurs (15 juin 1999) et la circulaire " Culture pour la ville – Cultures de la ville " du 19 juin 2000.
Enfin, plus proche de nous, une Convention pluriannuelle d’objectifs pour la période 2007/2009, a été signée entre le Ministère de la Culture et de la Communication et l’ENAP (Ecole Nationale d’Administration Pénitentiaire)
Aujourd’hui, en ce qu’il en est du cadre qui fixe les conditions relatives à l’action culturelle s’exerçant en milieu carcéral, on en est là …
C’est beaucoup et peu à la fois.
Lorsqu’on sait que la majorité des centres pénitentiaires présentent aujourd’hui une surpopulation et des problèmes humains infinis, les pouvoirs publics essayent, tant bien que mal, d’enrayer une situation désastreuse par la construction de bâtiments plus grands et au confort plus avéré...
A coté de cette filiforme et trop lente volonté d’améliorer les conditions d’hébergement (et avec elles le confort et l’hygiène du détenu), l’administration pénitentiaire a donc réfléchi, depuis une vingtaine d’années à peine, à la manière d’assurer, autre que la peine pénale, également la protection sociale, éducative et culturelle du détenu afin de mieux lui permettre sa réinsertion lors de sa sortie du système carcéral.
Reste que l'existence des détenus dans les prisons se consume encore aujourd'hui dans un environnement essentiellement scandé autour de la discipline, la surveillance et la sécurité.
La perte de liberté ne se limite pas au simple fait que le détenu ne peut uniquement aller et venir comme il l’entend.
Condamnant un individu à l’aliénation de sa liberté, le système judiciaire lui prohibe indirectement aussi de jouir, durant une certaine durée plus ou moins longue, de son identité sociale, de son intimité, de ses repères, d’espace et de la notion de temps.
D’une manière générale la prison qui concentre des populations à la fois marginalisées et précarisées, accroît aussi par ses propres « règles » de vie, des considérables conditions d’exclusion.
Or, hormis la cellule de rétention dans laquelle le détenu passe dans l’enfermement et la promiscuité, une large partie de son temps, ou encore la salle de réfectoire où il consomme ses repas sous la vigilance d'un stricte cadre règlementaire, où finalement dans ses ponctuels, brefs et strictement encadrés intervalles « à l’air libre », rares sont, dans l'univers carcéral, les espaces où le prisonnier peut bénéficier d’un cadre favorable à l’épanouissement et à l’élévation sociale de son identié notamment par l’éducation, l'art et la culture.
Ces lieux de vie confinée "entre quatre murs", obligatoires, récursifs, et incontournables, aquiescent de surcroît la multiplication, le brassage et la proximité de personnes socialement et éthiquement différentes.
Or, la grande majorité de ces populations vit dans la précarité et présente, du point de vue éducatif et culturel, des terribles carences ...