Blog d'un Directeur des Affaires Culturelles consacré aux problématiques de la mise en oeuvre de l'action culturelle territoriale.
Généreuses, volontaires, opiniâtres, sensibles, persévérantes … parfois même obstinées, les politiques culturelles locales s’évertuent inlassablement, depuis au moins trente ans, à vouloir capter les « besoins culturels et artistiques» des créateurs...
Vaste chantier.
En toute bonne foi, les pouvoirs locaux aspirent à la qualité du dialogue avec les créateurs issus du territoire, car derrière un auteur se cache toujours un usager. Toutefois, il peut paraître bien étrange que ce « dialogue » soit toujours - et exclusivement - régi autour d’un cadre très réglementé, ou contractualisé…. Des conventions, qui bornent les périmètres de cette « conversation » et qui se désirent équitables entre l’exécutif local et le créateur.
Pas sûr toutefois, qu’en matière d’art et de création, ces principes puissent instaurer la meilleure méthode à une permutation, efficace et innovante, des idées entre l’artiste et l’élu.
Il y a là une bien difficile quadrature du cercle.
Depuis toujours, les décideurs locaux aspirent à une meilleure adéquation entre leurs propres ambitions en matière de médiation culturelle et les très libres synergies créatives si caractéristiques des artistes.
Un heurt de visées trop distinctes pour pouvoir se rencontrer.
Une situation qui renforce fréquemment cette étrange impression d’incompréhension, voire de décalage avec les schémas politiques de développement culturel, bien souvent réalisés sans véritables évaluations des réels besoins des créateurs locaux.
Quid donc de ces harmonies tant recherchées par les élus et de leur prédisposition à « cheminer à deux », à l’intérieur des anfractuosités complexes de leurs politiques culturelles ?
Il faut croire qu’il y a là comme une erreur de méthode.
Cette méprise se discerne singulièrement dans cette farouche volonté de l’élu à vouloir, à tout prix, édifier « sa » politique culturelle sans agréger, en amont, l’appréciation du créateur.
D’où la question : une (bonne) politique culturelle doit-elle être établie avec ou pour l’opérateur artistique local ?
Peut-on également concevoir des réalisations culturelles et artistiques sans que, nécessairement, apparaisse la mention (ou label) : «politique locale» ?
L’artiste considère-t-il les « doctrines » politiques en matière de développement du territoire lorsqu’il engage son propre processus de création ?
Comment, en définitive, permettre à l’artiste de disposer de conditions, de lieux et d’outils propices à l’épanouissement de ses propres projets, de ses appétences et de ses attraits en matière de création artistique ?
Aujourd’hui, nous manquons principalement de lieux et non de «discours» pour que les voies des expressions artistiques - toutes les expressions artistiques - puissent se révéler et essaimer durablement.
Comment, en somme, prescrire l’autonomie, l’indépendance et la liberté culturelle si les seules conditions préalables à l’émergence du projet, sont soumises aux «oukases» des politiques locales ?
Il serait temps, enfin, d’accomplir des modèles en matière de politique culturelle et artistique pour les créateurs, et non avec eux.
En somme, un renoncement à toute visée «politique» lors des arbitrages rendus en la matière.
Mais en France, cela est-il seulement imaginable ?
Partout dans nos territoires, on évoque la « planification conjointe », ou encore la « co-conception » entre l’artiste et l’autorité politique locale.
Cette extravagance, bien hexagonale, assujettit l’extraordinaire force créatrice et innovante qui porte un grand nombre de projets artistiques locaux.
Cela produit des lenteurs qui contraignent la vigueur de la création, trop fréquemment confrontée à l’endémique léthargie administrative et, trop souvent, à une mécanique de la décision politique locale rarement inventive.
Une bien dérisoire tentative, en somme, d’allier l’oiseuse « raison » institutionnelle avec la sidérante vitesse créative de l’artiste.
Le mariage de la carpe et du lapin…
Universellement, le politique persiste à prôner la prééminence des auteurs et des créateurs locaux en matière d’art et de culture or, dans nos territoires, c’est l’orthodoxie institutionnelle qui prévaut.
On incite, à grand renforts de dispositifs complexes, l’émergence des synergies créatives alors, qu’un peu partout, l’autonomie des créateurs régresse.
Le risque encouru, à baliser ainsi les voies de la création artistique contemporaine, est d’éloigner l’œuvre et l’artiste de ses principales finalités.
Il faut lui permettre d’exprimer librement, pleinement, naturellement et ouvertement ses propres buts ou projets personnels.
Des modifications s’imposent, aujourd’hui, dans les stratégies de mise en œuvre des politiques culturelles de demain.
Des ajustements qui paraissent minimes, dans la théorie, mais immenses dans nos esprit de gestionnaires.
Une simple question d’adaptation pour mieux prendre en compte les dimensions primordiales d’autonomie, de liberté et d’indépendance du créateur.
Un réalignement de la « chose politique », sachant - autrement - ouvrir des «fenêtres» de liberté encore plus authentiques et singulièrement plus durables.
Des espaces de créativité où la priorité des moyens octroyés serait déployée à mieux soutenir généreusement et sans aucune contrepartie, l’expression et l’œuvre des créateurs.
A leur meilleure visibilité aussi.